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Impliquer les hommes et les garçons dans les interventions visant l'abandon de l'E/MGF:quels approches à l'épreuve de l'empirie?

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Written by Anneke Newman

Hero image description: The backs of 3 young African men with their arms over each others shoulders Image license:© Kwame Amo/ Shutterstock ID: 2003295461

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Depuis récemment, l'importance d'impliquer les hommes et les garçons dans les stratégies visant à mettre fin à l'excision/mutilation génitale féminine (E/MGF) fait l'objet d'un débat important. Mais quelles sont les preuves de l’influence des hommes et des garçons dans les décisions soutenant la pratique de l'E/MGF, ou de l'efficacité des interventions qui les impliquent ? Les hommes et les garçons doivent-ils être engagés en priorité, et si oui, comment ? Ce blog présente quelques réponses.

Selon les personnes interrogées, les raisons invoquées pour impliquer les hommes et les garçons dans les efforts d'éradication de l'E/MGF sont différentes. Elles se résument à trois arguments : les hommes doivent être impliqués parce que 1) ils jouent un rôle déterminant dans les décisions relatives à cette pratique ; 2) ils sont susceptibles de s'opposer à cette pratique ; ou 3) l'E/MGF est une pratique patriarcale utilisée par les hommes pour limiter la sexualité des femmes en vue de leur propre plaisir sexuel et du contrôle social.

Toutefois, ces arguments reflètent un certain nombre de mythes sur les relations entre les hommes, les relations entre les sexes et l'E/MGF - ainsi qu'une compréhension simpliste des processus de changement des normes sociales. Examinons ces mythes un par un.

Mythe 1 : Les hommes dominent les décisions relatives à l'E/MGF

De nombreuses preuves scientifiques montrent que dans les sociétés africaines où l'E/MGF est pratiquée, ce sont les femmes, et surtout les femmes plus âgées ou les grands-mères, qui exercent le plus d'autorité en tant que :

1) exécutrices, ce sont elles qui pratiquent l'excision et les rituels associés

2) décideurs au sein de leur famille, qui décident si, quand et comment exciser ou non les filles

3) personnes d’influence qui soutiennent les normes sociales qui façonnent la pratique dans leur communauté au sens large.

L'influence des hommes sur la pratique est beaucoup plus variable et dépendante du contexte. En tant que pères, les hommes peuvent jouer un rôle de décideurs dans leur famille. Toutefois, des données provenant de contextes aussi divers que l'Éthiopie, la Somalie, le Sénégal, la Guinée-Bissau, la Gambie, le Mali et la Sierra Leone montrent que l'autorité de la grand-mère de la fille est souvent aussi importante, voire plus importante, dans l'élaboration de la décision finale. Dans beaucoup de ces contextes, les hommes ne sont pas du tout impliqués dans la décision et ne savent pas quand ou si l'excision aura lieu. L'E/MGF est considérée comme une "affaire de femmes" et les hommes n'ont souvent pas le droit de s'opposer aux femmes plus âgées à ce sujet. Cela dit, les hommes ont une influence considérable sur les normes sociales qui sous-tendent l'E/MGF, par exemple en choisissant qui (ne) doit (pas) se marier, en prêchant ce que leur religion dit à propos de la pratique, ou en finançant les rituels pertinents.

Ce que nous pouvons dire avec certitude, c'est que l'affirmation contenue dans un article récent du journal Le Monde sur les hommes et les garçons, selon laquelle les hommes détiennent le principal pouvoir de décision en matière d'E/MGF au Sénégal, est contredite par toutes les preuves scientifiques disponibles dans ce contexte.

Mythe 2 : Les hommes s'opposent à l'E/MGF

Le deuxième argument en faveur de l'implication des hommes et des garçons dans les efforts d'éradication de l'E/MGF - qui est également mentionné dans l'article du Monde - est qu'ils sont souvent moins favorables à la pratique que les femmes dans leurs communautés, et qu'ils devraient donc être impliqués en priorité, en tant que modèles ou "déviants positifs".

Tout d'abord, les attitudes des individus en faveur ou en opposition à l'E/MGF varient considérablement selon le contexte. L'hypothèse selon laquelle les hommes sont moins favorables à l'E/MGF que les femmes est souvent associée à une autre hypothèse, selon laquelle les jeunes sont moins favorables que les personnes âgées. Cependant, les données montrent qu'au lieu d'être présumées dès le départ, les attitudes des personnes doivent être mesurées empiriquement au cas par cas. Des recherches récentes menées au Mali montrent que le soutien des jeunes et des personnes âgées vis-à-vis de l'E/MGF est similaire, à environ 70 %, bien que les grands-mères soient légèrement moins susceptibles de soutenir la pratique que les générations plus jeunes.

Même si les hommes s'opposent à la pratique, ce n'est pas l’élément le plus important qui devrait guider la conception d’une intervention - en dépit du fait que la plupart des interventions contre l'E/MGF concentrent leur attention sur les personnes dont les attitudes s'opposent à l'E/MGF. Malheureusement, cette approche va à l'encontre de cinquante ans de réflexion sur la théorie des systèmes (systems change ou systems theory), qui montre que les interventions visant à modifier les normes sociales ne peuvent entraîner un changement durable que si les personnes qui exercent une autorité sur ces normes sociales parviennent collectivement à un consensus en faveur du changement. Dans le cas de l'E/MGF, cela signifie que les grands-mères doivent être impliquées dans le processus de changement, même si elles soutiennent souvent - mais pas nécessairement - fortement la pratique au départ.

Mythe 3 : l'E/MGF est une pratique « patriarcale »

Ce mythe est délicat et dépend de la manière dont on définit "le patriarcat". Pour l'essentiel, les domaines de la santé mondiale, du genre et du développement s'appuient sur une définition du patriarcat issue de la théorie féministe occidentale, qui part du principe que la construction binaire des sexes constitue automatiquement une hiérarchie des sexes. Ainsi, la logique veut que là où il y a des distinctions entre "hommes" et "femmes", les hommes sont automatiquement positionnés à un niveau supérieur aux femmes - et ceci est universel dans toutes les sociétés humaines.

Cependant, les théoriciennes du genre et les féministes africaines, notamment Ifi Amadiume, Oyèrónké Oyěwùmí, Nwando Achebe, Sylvia Tamale et Obioma Nnaemeka, ont remis en question cette idée. Elles affirment que les sociétés africaines étaient traditionnellement fondées sur des "institutions duales" où les hommes et les femmes étaient considérés comme distincts mais complémentaires, et où chaque sexe était associé à des sphères d'activité et d'autorité différentes. L'ancienneté - basée sur l'âge biologique et la position dans les réseaux familiaux - constituait un axe important de la hiérarchie. C'est la colonisation européenne et le christianisme qui ont érodé les fondements du pouvoir des femmes et qui ont conduit aux inégalités de genre les plus enracinées que nous connaissons aujourd'hui.

Dans les sociétés à institutions duales, l'E/MGF faisait partie du processus par lequel les filles devenaient des femmes et conférait un pouvoir social, politique et spirituel dans la sphère féminine. C'est pourquoi tant de femmes à travers l'Afrique continuent à soutenir cette pratique - elles savent qu'elle comporte des risques et des douleurs, mais c'est un aspect important de leur identité féminine et ethnique. De plus, elle confère de nombreux avantages sociaux et accorde aux femmes une influence et une autorité par rapport aux hommes - une influence qui continue d'être érodée par l'économie mondiale néolibérale.

En 2012, un groupe de 15 anthropologues, scientifiques de la santé et praticien.nes ont rédigé une déclaration publique affirmant que les programmes qui visent l’abolition de l'E/MGF sans offrir aux femmes une alternative qui leur confère autant d'avantages sociaux affaiblit la position sociale des femmes par rapport à celle des hommes. Ils ont critiqué la mise à l'écart des femmes dans ces interventions au profit des dirigeants masculins, arguant que cela renforce le contrôle patriarcal sur le corps des femmes. En fin de compte, ils affirment que les femmes doivent mener le processus de changement selon leurs propres termes.

Recommandations pour impliquer les hommes et les garçons dans les interventions contre l'E/MGF

Un projet récent entrepris par l'ODI et l'UNICEF Mali, et financé par l'initiative Spotlight de l'UE pour mettre fin à la violence contre les femmes et les filles, a procédé à une revue de la littérature sur les stratégies qui fonctionnent le mieux dans les efforts d'éradication de l'E/MGF. Ils ont conclu que, malgré l'influence significative des grands-mères sur les normes sociales en matière de santé sexuelle et reproductive en Afrique, les interventions les écartent au profit des adolescentes, femmes en âge de procréer, hommes et garçons, et chefs religieux masculins. Il en résulte souvent un faible succès des interventions, une réaction négative de la communauté dirigée par les aînés et une vulnérabilité accrue des femmes âgées et des jeunes filles.

L'ODI estime au contraire que les interventions visant à modifier les normes sociales en vue d'éliminer l'E/MGF ont beaucoup plus de chances de réussir si elles utilisent une stratégie "incluant les grands-mères" qui engage les grands-mères en priorité, ainsi que d'autres autorités et personnes clés (hommes, femmes en âge de procréer, chefs communautaires et religieux, sages-femmes, etc.) Les stratégies qui se concentrent sur un groupe isolé, telles que les activités d'autonomisation des filles et des jeunes, ne sont pas efficaces pour modifier les normes sociales et les comportements.

En conclusion, il est essentiel d'impliquer les hommes et les garçons dans les stratégies d'éradication de l'E/MGF, car toutes les catégories d'acteurs qui exercent une autorité sur les normes sociales, et qui sont touchées par la pratique, doivent être impliquées. Par exemple, les observations des hommes sur les difficultés sexuelles et médicales rencontrées par leurs épouses excisées peuvent constituer un argument puissant contre la pratique, qui trouve un écho au niveau local. Il faut également s'efforcer de briser les tabous qui empêchent de discuter de ces questions au sein des familles et des communautés. Mais aussi, il est primordial que les grands-mères soient engagées en priorité, et que des coalitions intergénérationnelles de femmes âgées, de femmes en âge de procréer et de filles adolescentes mènent le processus de changement. Les hommes pouvant alors être considérés comme des alliés importants dans le processus.